Vers un système décentralisé de compostage?

Stephan Kampelmann, chercheur au Département d’économie appliquée de l’ULB et membre du Centre d’écologie urbaine, mène actuellement un projet sur la gestion de la matière organique à Bruxelles.

Lire l’article publié ici.

A Bruxelles, l’histoire du traitement des déchets, de la Ferme des Boues au rejet dans la Senne jusqu’à aujourd’hui nous montre que nous sommes passés d’un système circulaire et bénéficiaire à un système linéaire et déficitaire. La construction d’une nouvelle usine de bio-méthanisation à Bruxelles se présente comme une solution à la hauteur des enjeux et est défendu par différents partis, dont Ecolos. Est-ce pourtant la solution la plus sociale, la plus économique et la plus écologique? Quid par exemple d’une professionnalisation d’un système décentralisé de compostage?

Cette recherche interdisciplinaire propose de suivre les travaux de Paul Duvigneaud et d’élaborer une vision systémique des flux, ce qui a aboutit aux représentations suivantes:

Le système avant 1850

Système avant 1850

 

Le système aujourd’hui
Système 2015 OFCESource: Kampelmann, Stephan (2016). Mesurer l’economie circulaire a l’échelle territoriale : une Analyse systemique de la gestion des matieres organiques à Bruxelles. Revue de l’OFCE, 145.

Extensions du domaine de la lutte

Force est de constater que l’imbrication de plus en plus étroite des différents flux dans les systèmes qui se sont succédé depuis le début du 19e siècle n’a pas conduit à une plus grande circularité des flux. La portée du système actuel inclut non seulement la gestion de la matière organique mais de manière presque indissociable de celle de l’eau et de l’énergie. Bien qu’elle soit rarement posée, la question du choix du domaine du système est peut-être un des leviers le plus efficace pour son changement et va de pair avec celle de l’objectif général du système sous analyse. A quoi, au fond, sert le système ? Est-ce que son objectif est la pérennité de l’agriculture dont la civilisation urbaine dépend ? Ou est-ce que le système sert à produire de l’énergie renouvelable pour pouvoir poursuivre ses propres activités économiques de manière plus « durable » ?

Tout change, rien ne demeure

Au domaine et à l’objectif général que l’on veut donner au système correspondent différentes manières d’organiser les flux en leur sein. Comme nous l’avons vu, les flux actuels ne sont pas circulaires, c’est-à-dire que les nutriments importés de l’agriculture sous forme d’aliments ne sont pas retournés à la terre. En revanche, les flux sont valorisés en les convertissant en énergie électrique. Les seuls flux qui sont à présent circulaire se trouvent à l’intérieur de l’écosystème bruxellois sous forme de compostage décentralisé. Cette circularité a lieu à l’extérieur de la sphère marchande et repose sur l’action des associations et des bénévoles, souvent motivés par la même circularité de la matière. On est donc en présence des flux centralisés marchands mais linéaires, d’une part, et des flux décentralisés qui sont circulaires mais non marchands. Puisque que nous ne disposons d’aucune étude à l’échelle systémique comparant les coûts respectifs d’une organisation centralisée et décentralisée des flux, nous ne pouvons pas affirmer laquelle des deux solutions représenterait une charge financière plus lourde pour la collectivité ; ceci dit, l’analyse social-écologique aide à mieux cerner le choix entre ces deux alternatives et leur degré de correspondance avec l’objectif général que l’on donne au système.

Comment « faire système »?

Lorsque le Conseil communal de la ville de Bruxelles doit en 1875 décider sur la construction d’un système d’épandage de 4000 hectares sur les plateaux agricoles au nord-est de la ville, l’échevin des finances émet son véto après l’étude des chiffres des premiers essais : « l’expérience faite n’a pas été des plus heureuses, car, a l’heure actuelle, les dépenses dépassent en réalité les recettes » (Kohlbrenner 2014). L’évaluation de l’échevin paraît étrange au lecteur d’aujourd’hui qui est habitué à un système de traitement des déchets organiques coûtant des centaines de millions d’euros publics par an et qui considèrerait un système d’épandage à cette échelle peut-être comme un exemple de gestion écologique. Mais l’évaluation de l’échevin reflète des indicateurs hérités du système biologique qu’il appliquera à l’évaluation du nouveau système qui doit le remplacer. Et puisque le système biologique affichait des indicateurs financiers positifs il s’attend que le nouveau système le fasse aussi… Les méthodes d’analyse des systèmes social-écologiques présentées ici pourraient aussi servir à formuler des indicateurs qui reflètent plus fidèlement les objectifs que l’on donne au système pour que ces indicateurs aussi permettent de « faire système ».

Ressources bibliographiques sur la gestion des matières organiques urbaines:

BARLES, Sabine, 2005. L’invention des déchets urbains : France (1790-1970). Sessyl : Champ Vallon.

Billen, G., Toussaint, F., Peeters, P., Sapir, M., Steenhout, A., & Vanderborght, J. P. (1983). L’ecosysteme Belgique. Essai d’ecologie industrielle.

BILLEN, G. & THERY, S. (2003). Cycle de l’azote à l’échelle des territoires régionaux: Un regard biogéochimique et rétrospectif sur l’approvisionnement alimentaire des villes et la spécialisation fonctionnelle des régions rurales. Rapport PIREN-Seine.

Dennemont, L. (2012). La gestion des biodéchets à Bruxelles. Etat des lieux, analyse, perspectives. Travail de Fin de Cycle, Centre Universitaire de Charleroi.

Duvigneaud, P., & Denaeyer-De Smet, S. (1975). L’Ecosysteme Urbs. L’Ecosysteme Urbain Bruxellois. In P. Duvigneaud & P. Kestemont (Eds.), Productivite biologique en Belgique (pp. 581-597). Gembloux : Editions Duculot.

Duvigneaud, P. (1974). La synthèse écologique: populations, communautés écosystèmes, biosphère, noosphère. Paris, Doin.

KOHLBRENNER, Ananda (2014). « De l’engrais au déchet, des campagnes à la rivière : une histoire de Bruxelles et de ses excréments », Brussels Studies, Numéro 78, 23 juin 2014.

Mazoyer, M., & Roudart, L. (1997). Histoire des agricultures du monde. Du néolithique à la crise contemporaine. Paris: Editions Points.

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